Mandu
✴︎ l’odeur du feu de bois qui embaume les confidences – le silence enveloppant d’une cité oubliée – la lumière dorée qui caresse la pierre chaude – le goût acidulé de l’enfance qui fond sous la langue ✴︎

L’Inde est un pays tout à fait fascinant, plus j’y suis imprégnée, plus je perçois les mille nuances de cette histoire captivante, les croisements de toutes ces civilisations qui se sont succédé, entremêlées, cognées, déchirées ; d’une complexité et d’une diversité inégalable. Je crois que c’est aussi de ça dont je suis tombée amoureuse, ce fut bien sûr avant tout du sensitif, des émotions qui me bouleversent et me transpercent toujours autant, mais les mille couches qui composent la complexité de ce pays en font aussi partie, c’est aussi ça qui touche si profondément le cœur.
À Mandu, je n’y ai pas tout de suite été transportée. L’ancienne capitale fortifiée est pourtant quelque peu imposante, depuis son haut plateau qui domine les vallées environnantes, elle fut de son temps un de ces témoins des fastes passés. Peu de choses y subsistent aujourd’hui, à peine quelques habitations et commerces pour les touristes de passage, les lourds bâtiments impériaux lui donnant des airs de ville fantôme.
Ces grands palais de ruines en pierre massive m’ont pourtant paru bien austères ; une froideur, une brutalité, une rigueur abrupte dans ces longs murs qui se succèdent. Cela ne résonne pas en moi, je ne comprends pas, je suis confuse. Il y a à peine quelques jours je m’émerveillais encore de la beauté subjuguante d’autres palais appartenant à d’autres empires. Ici, c’est différent, moins de douceur dans les formes, de subtilités délicates dans les détails, plus imposant, comme un besoin de prouver au monde son existence. Un premier contact avec d’autres influences, venues d’ailleurs, des contrées pour moi encore lointaines, auxquelles je n’avais encore jamais été exposée : l’Afghanistan, qui occupe pourtant bien mes fantasmes de voyage sous les lignes griffonnées de Nicolas Bouvier, une réalité qui semble aujourd’hui bien lointaine.
Et pourtant, en me perdant dans les campagnes et les chemins de terre qui ont repris leurs droits, je retrouve, loin des grands complexes payants, un frémissement du cœur que je pensais avoir ici perdu. Il n’en a fallu qu’un, un lourd bâtiment protégé par son enceinte, qui se dévoile sous la lumière dorée de sa couleur rosée, arborant la finesse de sa sensible délicatesse. Il y a bien de la complexité à comprendre les soubresauts de mon cœur dont les raisons m’échappent encore souvent.

Mais par-dessus tout le reste, ce qui demeure de plus vif, de plus vivant au fond de ma mémoire, ce fut ma découverte ébahie des centaines de baobabs qui dominent la vallée. Oui, vous m’avez bien lue, des centaines de baobabs recouvrent l’ancienne capitale afghane. Arbre à palabres venu d’Afrique, comment te retrouves-tu sur ces territoires reculés, si loin des océans, si loin de ta terre natale, sur ce haut plateau indien ? J’en fus profondément bouleversée.
Les souvenirs de baobabs renferment mes premiers émois de voyage, bien loin d’ici, dans la saveur acidulée de l’enfance qui fond sous la langue. Le goût de la mémoire, le goût des premiers voyages, le goût bien réel de ce fruit pulpeux qui m’est d’un si grand réconfort.
Sur les petites échoppes qui bordent les routes, des vendeuses de fruits du baobab se succèdent ; gardiennes des coques veloutées qui renferment les secrets poudreux d’une sagesse ancestrale. Mes yeux s’écarquillant en grand à leur rencontre, je n’en revenais pas, et à en croire l’émotion que me procure ce simple souvenir, je crois bien que je n’en suis toujours pas remise.
Mais comment cet arbre millénaire venu d’un autre continent peut-il se retrouver ici, partout autour de moi, majestueux et grandiose, protégeant cet empire déchu ? La réponse se trouve dans les tréfonds de l’histoire, de ces peuples venus de l’ouest construire leur empire, accompagnés de leurs esclaves d’Afrique du Sud, qui y auraient alors planté des baobabs, souvenir douloureux de la terre mère, arrachée à leur chair. J’en suis absolument fascinée.
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