Bodhgaya
✴︎ l’odeur de l’encens – le cliquetis feutré des malas – les paysages poussiéreux du Bihar – le goût salé et laiteux du pocha, le thé au beurre tibétain ✴︎

À Bodhgaya, contrairement à mes premières impressions, on s’y sent bien, vraiment bien. Un lieu qui vibre, dans toute sa vivacité et son authenticité, sans jamais s’excuser. Un peu de temps pour l’apprivoiser, mais si l’on a les yeux suffisamment ouverts, on apprend à l’aimer et on a envie d’y prendre son temps, de s’y poser, y revenir à deux fois, sentir les vibrations autour de soi, s’imprégner de ce mélange d’ethnies, de dévotions spirituelles, et aussi de cette grande brutalité sociale qui saute au visage à chaque regard d’enfant. Bodhgaya c’est ça, et je ne suis pas surprise de n’y croiser que très peu de touristes occidentaux, pas assez polis sans doute, même pour l’Inde, trop brutal dans sa complexe réalité.
Alors je m’y suis arrêtée, toute une semaine, j’y ai pris mon temps, pour ressentir ce lieu et observer avec lenteur les imbrications subtiles de cette ville, de cette nouvelle région qui s’ouvre à moi : le Bihar ; encore une nouvelle fenêtre de ce pays aux mille facettes.
Chaque année, des centaines de milliers de pèlerins bouddhistes venus des quatre coins du monde s’y rendent pour visiter le Mahabodhi Temple, qui abrite en son sein le Bodhi Tree, l’arbre auprès duquel Bouddha a atteint l’illumination. La lumière filtre à travers les branches de l’arbre sacré ; le temple, monumental, s’éclaire délicatement par la lumière brumeuse. Les pèlerins et les moines défilent, dans un silence apaisant. Seul le chant des oiseaux et les mantras susurrés du bout des lèvres perforent cette quiétude. Une atmosphère unique, qu’on y soit sensible ou non, c’est incontestable.
J’observe pendant des heures cette agitation silencieuse. Un moine assis à ma gauche sort sa partition de mantras, qu’il entame d’un souffle confiant provenant du fin fond de la gorge thoracique. Une vieille dame, à seulement quelques mètres de moi, tout droit sortie d’un compte pour enfant, un fichu en tricot qui recouvre sa tête en emmaillotant son doux visage plissé par les années, égraine un mala et fait tourner son moulin à prières avec une grande dévotion. Des yeux doux comme le pelage d’un chat, des cheveux couleur de lune attachés en chignon, un masque en tissu qui recouvre le bas de son visage et bouge au rythme des mantras, le genre de personnage pour lequel on écrirait des poèmes. Savoir que cette personne existe apaise immédiatement mon cœur. Je suis absolument fascinée.
Et puis, il y a eu aussi la découverte des campagnes du Bihar : majestueuses, poussiéreuses, inattendus. Des airs d’Egypte, je ne saurais l’expliquer.

J’y ai vécu un de ces moments de subjugation silencieuse, assise en tailleur au fond d’une grotte creusée il y a plus de deux millénaires. Seule la porte d’entrée éclaire la cavité, laissant apparaître le décor des campagnes bihardaises. Un instant qui m’envoûte, instantanément, d’une puissance infinie, plus rien n’existe autour. Comme une fenêtre ouverte sur un paradis, un tableau embrumé, d’une beauté et d’une douceur à en perdre l’âme, je pourrais y verser des litres de larmes, pour cet instant-là, d’ivresse intime. Je capture cet instant tel un papillon dans ma mémoire, pour le laisser parfois s’envoler dans les trop durs moments de vie.

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