Calcutta
✴︎ le bruit de la ville qui ne s’arrête jamais – les tata trucks peinturlurés de tous côtés – le goût du marché aux fleurs ✴︎

Où ailleurs qu’en Inde croise-t-on au détour d’une artère centrale de la troisième plus grande ville du pays un troupeau de chèvres qui circule allègrement entre les taxis jaunes et les scooters ? Tout ce qu’il y a de plus normal ici ; fabuleux pays.
À Calcutta, j’y suis arrivée presque par accident, un de ces hasards du voyage qui surviennent lorsqu’on laisse suffisamment d’espace à l’imprévu. Un bus annulé trente minutes avant le départ, un nouveau ticket acheté dans la foulée pour la première destination disponible, et me voilà en route : rien de plus simple. Et ce fut un bien heureux hasard, un de ceux qui s’ouvrent sur des instants de stupéfaction magiques, marquant la mémoire du voyage au fer chaud.
Je l’ai trouvée douce Calcutta, pour une mégapole indienne, avec ses airs d’ancienne puissance coloniale, ses taxis jaunes cinématiques, ses allées bordées d’acacias et ses rives embrumées.
Je garde un souvenir particulièrement tendre de son marché aux fleurs, le plus grand d’Inde, rien que ça ; a lui seul, il justifie le déplacement. Il correspond pour moi à ce qu’il y a de plus proche du goût de l’Inde. Tout y est : les saveurs, les couleurs, les odeurs, l’émotion qui subjugue, l’exaltation ultime, le cœur à la renverse, la frénésie de vivre. Le goût de l’Inde, tout simplement. Plongez-y les lèvres juste une fois, vous n’y ressortirez pas indemne, croyez-moi.
Et puis il y a eu l’Indian Museum aussi, comment oublier, une série d’aquarelles indiennes, persanes et mogholes qui m’arrachèrent des larmes d’émotion. D’une douceur et d’une sensibilité infinie, une caresse qui parcourt mon regard et ravive mon âme. Face à tant de finesse du cœur, plus rien ne compte et la vie prend enfin sens. Je ne vis que pour ces instants-là, suspendus dans le temps, de subjugation silencieuse, c’est ici l’essence de l’existence, de mon existence tout du moins.
Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur.
Nicolas Bouvier – L’usage du monde
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