Varanasi
✴︎ l’odeur étouffante de la fumée qui remplit mes poumons – les prières des temples alentours qui résonnent – les corps qui défilent, les uns après les autres, vers leurs ultimes embrasements – le goût réconfortant du ginger lemon honey qui tapisse ma gorge ✴︎

Mon séjour à Varanasi s’achève, sept jours déjà depuis mon arrivée, j’y suis restée une semaine, une semaine entière. Je ressens le besoin de prendre de l’espace, respirer au grand air, pour prendre le temps de digérer ces derniers jours.
Cette ville me bouscule profondément, comme c’est le cas très souvent en Inde, mais ici, cela touche un autre niveau, une toute autre dimension. Tous les repères volent en éclats, les certitudes vacillent. La vie, la mort, des émotions, en soi, pour la première fois éprouvées, qui renversent tout, à la dérive, si fort, si puissant. J’avance, dans le brouillard, mon cerveau est bloqué, dans un nuage de fumée. Mon corps tout entier n’a d’autre choix que d’être renversé par chaque vibration autour de moi, c’est indescriptible, cette sensation.
À Varanasi, plus que nulle part ailleurs, je comprends que l’on puisse perdre pied en Inde, complètement. Pencher, très fort, perdre pied, ne plus rien comprendre, douter, plus rien n’a de sens, qu’est-ce qui a du sens ? Je suis perdue, et je crois que tout au fond de moi, c’est exactement ce que je viens chercher.
C’est la première fois que je ressens une telle puissance, mon corps et mon esprit entiers y sont plongés, comme enfouis dans le gange. Cette ville est un tourbillon d’énergies inexplicables. Je ne suis plus qu’un tourbillon d’énergies inexplicables.
J’ai passé de très longues heures, à observer, assise sur les marches menant au gange, les corps s’embraser, la fumée étouffante ou légère monter dans le ciel, les cendres recouvrant peu à peu mes vêtements et mes cheveux. J’ai observé, longuement, parfois dans le silence, parfois en partageant un chaï ou quelques morceaux de vie, ce rituel funeste, d’une beauté indescriptible ; les corps recouverts de tissus colorés et de colliers de fleurs, immergés dans le gange, puis séchés sur ses rives, les morceaux de bois, de santal, de manguier ou d’acacia, portés à bout de bras, s’amoncelant pour créer un bûcher. Le corps déposé au-dessus, puis entièrement recouvert, par un mélange de bois, de santal et d’offrandes sacrées ; le fils aîné allumant le brasier, avant de tourner sept fois autour, au rythme des mantras, brisant le cycle de réincarnations. J’ai observé, heures après heures, de jour comme de nuit, ce théâtre sacré, cette délivrance ultime, d’une beauté saisissante, et d’une profondeur ébranlante.
Et tout autour, la vie continue, comme si de rien n’était ; les vaches circulent, les enfants cherchent à grappiller quelques roupies, les rires résonnent, les techniciens réparent un pilier électrique, les sadhus prononcent des bénédictions. La vie continue, inébranlable, c’est aussi ça la vie, tout simplement.
Pour finir ce billet, une fois n’est pas coutume, je vous partage une petite série de photos. Il est difficile de transmettre par les mots l’intensité de cette ville, quelques images permettront, je l’espère, t’étayer ce ressenti si profond.





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